Terciel développe depuis la Nouvelle-Calédonie des hydroports flottants modulaires pour hydravions, des tours de contrôle modulaires et des études aéronautiques menées à l’international. Son dirigeant, Hervé Thomas, lance aujourd’hui AOS, ASEAN Overseas, pour ouvrir les marchés de l’ASEAN aux entreprises calédoniennes et ultramarines. À l’approche de FrancoTech 2026 à Phnom Penh, il revient pour Innovation NC sur l’origine de ses hydroports, sa lecture des marchés asiatiques et ses projets en cours.

Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter à nos lecteurs et nous parler de Terciel ?

Bonjour, je m’appelle Hervé Thomas, je suis le fondateur de Terciel, une entreprise née en Nouvelle-Calédonie et basée à Nouméa qui conçoit des hydroports flottants modulaires pour hydravions, des tours de contrôle modulaires et mène des études aéronautiques. Notre équipe travaille aujourd’hui dans toute la zone ASEAN. Je lance aussi AOS, ASEAN Overseas, dont nous reparlerons plus loin.

Nous venons notamment de terminer une étude pour 3 aéroports dans l’Himalaya pakistanais, au sein de régions montagneuses particulièrement exigeantes, où il faut organiser la circulation d’avions modernes dans des vallées qui imposent une navigation extrêmement précise, avec très peu de marges de manœuvre. Nous avions déjà travaillé sur des problématiques comparables à Bogotá, en Colombie, dans le cadre du projet de création d’un second aéroport international.

C’est une facette assez méconnue de Terciel : une expertise aéronautique de très haut niveau, développée depuis la Nouvelle-Calédonie et exportée à l’international. Nous développons également des tours de contrôle modulaires, livrées clé en main et assemblées directement sur site. Une équipe se consacre aujourd’hui à la relance de cette activité.

Et, bien sûr, il y a les hydroports flottants pour hydravions, qui sont devenus notre identité la plus visible et qui nous ouvrent aujourd’hui des perspectives assez extraordinaires à l’international.

Un hydroport pensé du poste isolé au hub urbain, posé sur l’eau plutôt que sur le littoral © Terciel

D’où vient l’idée de créer des hydroports flottants modulaires pour connecter les zones côtières isolées ?

Curieusement, de la période COVID ! À l’époque, j’avais imaginé, à tort d’ailleurs, que cette crise mondiale allait profondément modifier nos habitudes de déplacement et favoriser une aviation davantage régionale. Cette réflexion m’a conduit vers l’hydravion puis vers un concept : réconcilier la mobilité, le développement économique et les besoins essentiels des populations.

L’hydravion permet d’imaginer une autre façon de connecter les territoires, avec un équilibre entre tourisme, activité économique et mission sociale, tout en limitant les infrastructures terrestres et leur impact environnemental. Les hydroports en deviennent le pivot, mais exploités à un niveau de sécurité identique voire supérieur à celui d’aéroports conventionnels, ce qui n’existe pas aujourd’hui.

Prenons l’Indonésie. Certaines îles sont très éloignées des grands centres urbains dont ils ont besoin (hôpitaux, écoles) et les populations protègent leurs îles de ce qu’un aéroport conventionnel générerait mais pour autant ont besoin d’une mobilité rapide et efficace en cas d’urgence. Nous utilisons ensuite leur moyen de transport, c’est-à-dire très souvent leur bateau, pour rejoindre nos infrastructures. On peut ainsi connecter ces îles à des services de santé, à des échanges commerciaux, à des centres administratifs, sans bouleverser leur organisation territoriale et nous sommes conseillés par des compagnies aériennes locales comme Susi Air qui maîtrise parfaitement ce besoin de connectivité.

L’idée est assez simple : ne pas imposer une infrastructure à un territoire, mais concevoir une infrastructure qui s’adapte à lui.

Un hydroport Terciel, ça ressemble à quoi et qu’est-ce que ça change pour une communauté isolée ?

Il faut oublier l’image d’un simple ponton auquel viendrait s’amarrer un hydravion. Nous imaginons les installations aéronautiques, l’accueil des passagers, les services techniques et, selon les besoins, des espaces de santé, de commerce ou de services publics. Un hydroport peut devenir une sorte de « place du village sur l’eau » et une destination en soi pour les hubs commerciaux.

Hydroport Terciel, une nouvelle façon de se poser sur l’eau © Terciel

Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est que cette infrastructure ne serve pas uniquement aux passagers des hydravions. Elle doit aussi profiter à la population locale et à l’activité quotidienne du territoire. Pour une communauté isolée, cela peut changer beaucoup de choses : accéder plus rapidement à des soins, transporter des marchandises, développer une activité touristique ou simplement ne plus dépendre d’un seul mode de transport de plusieurs longues heures. Et comme les installations sont modulaires, elles peuvent évoluer avec les besoins, sans devoir construire dès le départ une infrastructure surdimensionnée.

Terciel a décroché le Blue Gold Award en 2023 et a été reconnue par Bpifrance, France 2030 en 2024. Comment ces distinctions ont-elles ouvert des portes pour toi ?

Je vais peut-être te surprendre, mais une distinction n’ouvre pas automatiquement des portes ! En revanche, elle apporte quelque chose de très important lorsqu’on entreprend depuis la Nouvelle-Calédonie : une reconnaissance extérieure, qui confirme que ce que l’on développe ici peut intéresser bien au-delà de nos frontières.

J’ai notamment rencontré, à travers cette aventure, une personne exceptionnelle au CNES, en charge des questions maritimes, dont le soutien a été assez extraordinaire. C’est rare de rencontrer des personnes qui s’engagent aussi sincèrement pour un projet. Ce sont des rencontres qui comptent.

Nous avons découvert des équipes IOM remarquables, avec lesquelles nous entretenons toujours des relations. Ces reconnaissances nous ont encouragés à poursuivre, à un moment où nous en avions aussi besoin.

Pourquoi avoir choisi la région ASEAN comme terrain de développement ?

En réalité, ce n’est pas nous qui avons choisi l’ASEAN. C’est l’ASEAN qui nous a montré qu’il y avait un besoin. Je crois beaucoup à cette logique : on ne part pas à la conquête d’un pays simplement parce qu’on a un produit à vendre. On y va parce qu’on a identifié une problématique réelle à laquelle on peut apporter une réponse. Et il faut aussi sortir d’une certaine vision occidentale des marchés émergents.

L’ASEAN en chiffres, données 2024 du Secrétariat de l’ASEAN © AOS

Sur beaucoup de sujets technologiques, ces pays sont aujourd’hui extrêmement avancés, parfois bien davantage que la France et a fortiori que la Nouvelle-Calédonie. Nous n’arrivons donc pas là-bas avec la prétention de leur apprendre quoi que ce soit. Bien au contraire, nous avons énormément à apprendre d’eux. Ce qui compte, c’est de comprendre leurs besoins, leurs ambitions, leur manière de travailler, puis de voir comment nos compétences peuvent s’inscrire dans cette dynamique. C’est une relation qui doit fonctionner dans les deux sens.

Tu lances AOS, ASEAN Overseas, pour connecter les entreprises d’outre-mer à ces marchés. Qu’est-ce qui t’a convaincu qu’il y avait quelque chose à faire là ?

Je me rends en ASEAN environ tous les deux mois et ces derniers temps pratiquement chaque mois. À force de travailler sur place, de rencontrer les décideurs publics, les entrepreneurs et les institutions, on finit par comprendre non seulement le fonctionnement de ces marchés, mais surtout l’ampleur des transformations qui s’y préparent. Et elles sont considérables !

Nous sommes face à l’une des régions les plus dynamiques du monde, avec des besoins gigantesques en infrastructures, en services, en technologies et en compétences. Mais je suis convaincu d’une chose : la fenêtre d’opportunité est relativement courte. Cinq ans, après ce sera trop tard, tout simplement.

La vraie question est donc : comment une entreprise calédonienne ou ultramarine, même excellente dans son domaine, peut-elle accéder à ces marchés ? Comment identifier le bon pays, comprendre son environnement, trouver les bons interlocuteurs et construire une activité durable ? C’est précisément pour répondre à ces questions que nous avons créé AOS.

Les outre-mer français et l’ASEAN : les liaisons que veut ouvrir AOS © AOS

Comment fonctionne AOS, de la première discussion jusqu’à l’entrée sur le marché ?

D’abord, je tiens à préciser quelque chose : je n’aime pas le mot « accompagnement ». Je le trouve infantilisant. Une entreprise qui se présente à l’international doit être perçue comme un acteur économique à part entière, capable de décider, de négocier et de s’engager. Pas comme une entreprise que l’on tient par la main.

Les deux chemins d’AOS vers l’ASEAN : développer ses marchés ou construire son implantation © AOS

AOS n’est pas une structure de conseil supplémentaire. C’est une entreprise qui a vocation à rendre l’accès aux marchés de l’ASEAN opérationnel. Nous intervenons de deux façons :

Soit une entreprise souhaite commercialiser ses produits ou ses services dans un pays de l’ASEAN : nous qualifions le marché, identifions les opportunités et les partenaires, puis structurons les conditions de son entrée commerciale ;

Soit elle souhaite s’implanter durablement dans la région : nous l’aidons alors à déterminer le pays le plus pertinent, à organiser son implantation, à constituer ses partenariats locaux et, si nécessaire, à créer une filiale.

Pour cela, nous nous appuyons sur des partenaires présents sur le terrain : chefs d’entreprise, juristes, experts sectoriels et acteurs économiques qui connaissent leurs marchés. Nous avons déjà engagé cette démarche avec plusieurs entreprises et institutions calédoniennes. L’objectif n’est pas de multiplier les études ou les rapports. C’est de passer à l’action et de permettre à nos entreprises d’exister sur ces marchés.

Le mandat AOS par étapes : diagnostic gratuit, étude du pays à prix fixe, accompagnement local en option © AOS

Tu vas présenter Terciel et AOS à FrancoTech 2026, à Phnom Penh. Qu’attends-tu de cet événement ?

Je vais effectivement présenter les deux entreprises au Cambodge dans le cadre de FrancoTech, avec des objectifs assez précis. Plusieurs rendez-vous sont déjà organisés, notamment avec un cabinet d’expertise international implanté dans l’ensemble des pays de l’ASEAN, mais également en Europe et aux États-Unis. Nous allons explorer les possibilités d’une collaboration structurée avec AOS.

Pour Terciel, le calendrier est également particulièrement intéressant. Le Cambodge prépare le développement d’un cadre pour les hydroaérodromes en 2027 et je souhaite rencontrer les responsables de l’aviation civile cambodgienne pour échanger sur les perspectives de cette nouvelle activité. La présence de représentants de l’aviation civile française est aussi une belle opportunité de créer des passerelles avec leurs homologues locaux, comme nous avons déjà pu le faire récemment aux Philippines.

Au-delà des conférences, ce sont les rencontres et surtout ce qu’elles permettent de construire ensuite qui prévalent.

Un dernier mot ou une actualité à partager avec nos lecteurs ?

De l’actualité, nous n’en manquons pas ! Nous travaillons actuellement sur plusieurs dossiers internationaux, notamment aux Maldives, en Malaisie où nous définissons un premier site d’hydroport lié au projet Pahang Aerospace City, ainsi que sur une autre étude dans la partie malaisienne de Bornéo.

En Indonésie, nous sommes également mobilisés sur un projet au lac Toba. Nous échangeons avec Madagascar, notamment grâce à notre partenaire architecte parisien Martin Duplantier, dont l’approche sociale et durable rejoint parfaitement notre philosophie.

Les îles Marshall font aussi partie de nos nouvelles perspectives de réflexion. Et puis il y a la Polynésie française, où nous venons de terminer une étude sur les drones volants et où un autre projet se dessine, même s’il est encore trop tôt pour en parler. Nous poursuivons parallèlement des échanges avec Bercy sur nos projets internationaux. Tout cela représente évidemment beaucoup de travail, mais aussi de très belles perspectives.

En conclusion, il faut accepter de sortir de notre zone de confort, de nos marchés traditionnels que sont notamment la France, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande et oser aborder des marchés plus exigeants, mais extrêmement porteurs. La Nouvelle-Calédonie a des compétences. Il faut simplement oser aller les vendre au-delà de nos limites naturelles.