Géomorphologue de formation, chercheur à l’Agence Spatiale Européenne, puis seize ans à développer les applications de l’observation spatiale en Nouvelle-Calédonie : le parcours de Rémi Andreoli le destinait à fonder Tauhā. Cette startup calédonienne développe des stations de surveillance autonomes qui transforment des millions de données satellitaires en alertes concrètes pour prévenir, avant qu’il ne soit trop tard, les risques qui menacent nos côtes, nos infrastructures et nos territoires. Rencontre avec un entrepreneur qui croit profondément que la valeur du spatial ne réside pas dans la technologie elle-même, mais dans sa capacité à changer notre façon d’agir sur le monde…

Bonjour Rémi, peux-tu te présenter et nous parler de ton parcours en quelques mots ? 

Je m’appelle Rémi Andreoli et je suis le fondateur de Tauhã. Quand j’étais plus jeune,  deux choses me passionnaient : la montagne en face de la fenêtre de ma chambre : pourquoi était-elle là et qu’est-ce qu’il y avait derrière ? Et l’espace, les fusées, les astronautes et les planètes du système solaire. C’est ma curiosité pour les formes du relief qui m’a poussé à faire des études de géomorphologie (Branche de la géographie physique qui étudie l’évolution dans le temps des surfaces terrestres et de l’environnement) pour comprendre les paysages et enquêter sur leur évolution et, enfin, répondre à « pourquoi la montagne est-elle là ?». Et je me suis spécialisé dans l’observation de la Terre en utilisant les satellites comme outil d’investigation.

Naturellement, à l’issue de mes études, j’ai été recruté en tant que Jeune Chercheur de l’Agence Spatiale Européenne au sein du SERTIT, laboratoire de l’Université de Strasbourg, qui est également le centre français de cartographie rapide en cas de catastrophes majeures. Là-bas, j’ai participé à l’analyse des impacts et des dégâts en temps de crise lors du Tsunami de Décembre 2004 en Indonésie, Thaïlande, Sri Lanka, ou suite à l’Ouragan Katrina ou encore les feux de forêt en Europe, et même en Nouvelle-Calédonie pour le feu de la Montagne des Sources !

Mes études et mon expérience au SERTIT m’ont appris que notre environnement, nos paysages changent constamment, plus ou moins vite, plus ou moins brutalement, avec à chaque fois des conséquences, parfois dramatiques, pour les habitants et les activités humaines. Et le meilleur moyen de se prémunir et de se préparer à ces conséquences est d’être informé au bon moment.

Pour ces raisons, j’ai choisi de quitter la France en 2009 pour la Nouvelle-Calédonie et rejoindre l’équipe de l’entreprise innovante BLUECHAM SAS (issue de la recherche publique), en tant que Directeur des Applications Spatiales, avec la promesse de mettre la puissance de l’analyse spatiale au service des populations. Après seize années consacrées à développer ces approches, j’ai souhaité franchir une nouvelle étape.C’est à ce moment que j’ai créé Tauhã.

Peux-tu nous présenter ton projet Tauhã et sa raison d’être ? 

Je crois que nous avons tous un jour fait cette expérience : on regarde une photo ancienne prise il y a 10 ans ou 20 ans et on se dit « mais qu’est-ce que ça a changé ! ». Quand il n’y a pas d’enjeu, c’est toujours la surprise de constater à quel point notre environnement immédiat change. Et on ne le voit pas ! Quand notre coin de pêche préféré, ou des infrastructures, des maisons, des entreprises, les champs que nous cultivons voire même des vies ont été impactées, dans ce cas on se dit « mais pourquoi ne l’ai-je pas vu venir ? Si j’avais pu savoir… ! ».

Et en Nouvelle-Calédonie, nous habitons, construisons, produisons, échangeons sur un territoire contraint par l’océan. C’est notre quotidien. En prenant un peu de hauteur, c’est la moitié de la population mondiale qui est dans notre cas : le littoral concentre les villes, les infrastructures et notre économie. Or, le littoral, c’est là, aujourd’hui, avec la croissance démographique et le changement climatique, que s’opèrent les changements les plus rapides faisant peser les menaces les plus fortes. Accéder à l’information ne suffit pas ! Les moyens sont là : on a des satellites, des mesures, des connaissances… Le vrai problème, c’est que nous voyons les changements TROP TARD.

Tauhã veut changer cela : Nous développons des stations de surveillance. Concrètement, ce sont des agents autonomes qui utilisent les satellites pour surveiller un territoire en continu. Et transformer des millions de données en alertes :

  • Alerter que la qualité de l’eau se dégrade sur le littoral et prévenir l’exploitant aquacole ou les usagers ;
  • Alerter qu’un terrain s’enfonce avant qu’une route, un bâtiment ou une infrastructure ne devienne vulnérable ;
  • Alerter sur les transformations anormales du territoire avant qu’elles ne deviennent un problème réglementaire, environnemental ou de sécurité.

L’objectif est simple : passer d’une logique de constat à une logique d’action pour permettre aux entreprises, aux collectivités, aux gestionnaires du littoral, d’agir avant que les menaces ne deviennent des crises.

A quel stade de développement en est ce projet ? 

Tauhã est aujourd’hui dans une phase d’accélération de son développement et de déploiement de ses solutions. Nous avons d’ores et déjà tissé un réseau de partenaires technologiques locaux et internationaux. Et des Design Partners institutionnels, scientifiques et techniques soutiennent le développement de la solution. Plusieurs services opérationnels sont ainsi en cours de déploiement dans des domaines tels que la surveillance côtière, les activités minières ou encore la gestion des risques.

Tauhã

Quelles données traitez-vous avec votre réseau de stations autonomes et à quelles fins ?

Aujourd’hui, tout le monde peut savoir quel temps il fera demain : nous avons les applications météo ! Mais la même logique peut s’appliquer à nos objectifs. Quand une plage devient-elle un risque pour les baigneurs ? Quand un barrage minier devient-il un risque ? Quand une zone protégée du lagon atteint-elle un niveau de fréquentation critique ?

Derrière ces questions très différentes se trouvent les mêmes technologies satellitaires. Pour cela, nos stations virtuelles combinent deux sources d’information complémentaires. Les satellites fournissent une observation régulière et continue du territoire. Les algorithmes IA analysent en temps réel ces données, détectent les anomalies et donnent l’alerte.

Au final, une station virtuelle fonctionne un peu comme un observateur qui ne dort jamais. Elle surveille un territoire, détecte les changements importants et alerte lorsque quelque chose sort de l’ordinaire.

En quoi les technologies du spatial permettent-elles de mieux comprendre l’environnement qui nous entoure ? 

Tauhã
Veesat Mobile © Tauhã

Je vais probablement sortir un peu des clichés traditionnels sur les technologies spatiales… Aujourd’hui, plus personne ne se demande en quoi les satellites permettent de mieux comprendre la météo ou le climat. Ils sont devenus le carburant des prévisions météorologiques modernes. Sans les infrastructures spatiales, ces prévisions seraient tout simplement impossibles. De la même manière, l’observation de la Terre est devenue l’outil de référence pour mesurer le réchauffement climatique, la hausse du niveau des océans, l’évolution des ressources en eau ou encore la déforestation à l’échelle mondiale pour ne citer qu’eux.

Lorsqu’on parle de surveillance ou d’alerte, la question n’est pas seulement de mieux comprendre l’environnement. Le véritable enjeu est de détecter les évolutions suffisamment tôt pour pouvoir agir. La contribution majeure des technologies spatiales réside précisément dans cette capacité à observer la planète de manière continue, sur des temps longs, et de manière fréquente, exhaustive, robuste et fiable.

Les satellites permettent de voir aujourd’hui ce qui a changé par rapport à hier. Ils offrent une couverture exhaustive des territoires, qu’il s’agisse des océans, des forêts tropicales, des zones montagneuses ou des régions isolées. Aucune autre infrastructure d’observation n’est capable de fournir une telle continuité dans le temps et une telle couverture à l’échelle de la planète.

Cette continuité est essentielle ! Un système d’alerte ne repose pas sur une photographie isolée, aussi belle soit-elle, mais sur la capacité à détecter une évolution. Une prolifération algale, une pollution marine, un glissement de terrain, une sécheresse ou une déforestation sont avant tout des phénomènes qui s’inscrivent dans le temps. Le spatial permet justement de mesurer ces dynamiques avant qu’elles ne deviennent visibles à l’œil humain.

Ce qui me paraît également remarquable, c’est la robustesse de ces systèmes. Lorsqu’un cyclone détruit des routes, coupe l’électricité ou perturbe les communications, les satellites continuent d’observer. Ils constituent souvent l’une des rares infrastructures capables de fournir une vision cohérente de la situation pendant une crise à condition que leur mobilisation ait été préparée en amont. En réalité, la question n’est plus de savoir si les technologies spatiales permettent de mieux comprendre notre environnement. L’urgence est de se les approprier dans chacun de nos métiers.

Quel est le lien entre le dispositif INSPIRE et ton projet ? 

Pour moi, le lien avec INSPIRE dépasse largement le simple accompagnement d’un projet entrepreneurial. Nous partageons une même conviction : la valeur du spatial ne se trouve pas dans les technologies elles-mêmes, mais dans la capacité à transformer ces technologies en leviers économiques et sociétaux utiles pour les territoires.

Nous sommes aujourd’hui dans une situation paradoxale. Nous disposons de moyens d’observation de la Terre parmi les plus performants jamais développés mais une grande partie de leur potentiel reste encore sous-exploitée par les acteurs locaux. INSPIRE joue précisément un rôle de passerelle entre cet écosystème spatial, les expertises nationales et les besoins concrets de la Nouvelle-Calédonie et de sa région.

Pour Tauhã, cette démarche est particulièrement importante. Les technologies spatiales ne sont pas réservées aux agences ou aux grands programmes scientifiques. Notre ambition est d’accélérer leurs usages comme des outils du quotidien et passer d’une attitude d’observation ou de bilan à une logique d’actions.

C’est probablement ce qui me paraît le plus intéressant dans INSPIRE : la volonté de rapprocher le spatial des usages réels et des besoins du terrain. En ce sens, INSPIRE et Tauhã partagent finalement cette même ambition.

Tauhã
© Tauhã AI Sea Cost

As-tu un dernier mot ou une dernière actualité à partager avec l’écosystème ?

Oui, plusieurs actualités importantes sont en cours, même si je ne peux pas encore en dévoiler tous les détails !

L’une des actualités majeures de ces derniers mois est l’intégration de Tauhã dans la dynamique du Space for Climate Observatory (CNES, Centre National des Etudes Spatiales). Face aux enjeux climatiques qui constituent probablement l’un des plus grands défis de notre époque, le SCO rassemble un réseau international d’agences spatiales, d’institutions scientifiques et d’acteurs publics engagés dans le développement de services utiles à l’action climatique. Pour Tauhã, cet accompagnement représente bien plus qu’un soutien : il constitue une opportunité majeure de connecter notre démarche à un écosystème international de premier plan et de contribuer à faire émerger des solutions spatiales concrètes.

Parallèlement, nous travaillons actuellement sur plusieurs initiatives structurantes développées avec des partenaires de premier plan, tant en Nouvelle-Calédonie qu’à l’international. Ces projets portent sur le déploiement opérationnel de nouvelles capacités de surveillance et devraient contribuer à accélérer l’adoption des technologies spatiales dans des usages quotidiens.

Ces derniers mois ont également été l’occasion de renforcer nos liens avec l’écosystème spatial, notamment à travers l’aventure ActInSpace. Cette expérience nous a permis d’échanger avec de nombreux acteurs nationaux et de s’inscrire résolument dans l’innovation calédonienne, en particulier en lien avec le dispositif INSPIRE porté par le SAP au sein du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, le réseau Connect by CNES Pacifique Sud, le CNRTEC et la French Tech Nouvelle-Calédonie.

Oui, après toutes ces années, j’ai fini par comprendre pourquoi la montagne était là. Mais surtout, ce qui m’intéresse maintenant, c’est de voir comment elle change et où ces changements nous conduisent…