Rencontre avec Nicolas Guillemot, co-fondateur de la startup Neofly
Co-fondateur de NEOFLY, startup calédonienne spécialisée dans la bioconversion par la Black Soldier Fly – mouche soldat noire -, Nicolas Guillemot et son équipe développent depuis 2020 un modèle innovant de production locale d’ingrédients pour les filières agricoles et aquacoles des territoires insulaires : des farines riches en protéines, huile et engrais organiques issus de la valorisation des biodéchets locaux.
Une innovation née d’une problématique très terrestre qui a trouvé, au fil d’une rencontre avec les équipes du CNES dans le cadre du programme Connect by CNES à Nouméa, une trajectoire inattendue vers l’exploration spatiale. Dans le cadre de leur collaboration avec INSPIRE, Nicolas nous dévoile comment ces deux mondes se rejoignent et comment ils souhaitent envoyer… des mouches dans l’espace !
Peux-tu présenter rapidement le projet NEOFLY et son historique ?
En Nouvelle-Calédonie, comme dans la majorité des territoires insulaires, les intrants agricoles et aquacoles sont quasi intégralement importés, constituant des freins systémiques majeurs pour la compétitivité et la durabilité des filières de production agri-agro et aquacoles locales.
NEOFLY développe un modèle de production locale d’ingrédients innovants et durables pour la nutrition aquacole, animale et végétale, spécifiquement adapté aux territoires insulaires. Ces ingrédients premium (farine riche en protéines, huile haute qualité, engrais organiques utilisables en agriculture biologique) seront produits à grande échelle grâce à la bioconversion par la Black Soldier Fly de déchets organiques agro-industriels et agricoles conformes à la réglementation européenne.
NEOFLY se distingue dans le secteur de la bioconversion par les insectes en développant un modèle industriel volontairement petite échelle, agile et modulable, spécifiquement adapté aux territoires insulaires et isolés, différencié des stratégies dominantes ailleurs dans le monde et axées sur des usines massives. Ce positionnement inédit vise une croissance maîtrisée et réactive, en prise avec les contextes et enjeux des territoires insulaires.
Après 4 ans de développement préindustriel, NEOFLY dispose d’un démonstrateur de production, d’une équipe de 7 personnes, a validé ses produits, a établi un écosystème public-privé et un ancrage fort dans les filières « amont/aval » locales, a achevé la conception avancée de sa première usine et est donc prêt à passer à échelle industrielle.



On prévoit la mise en service en 2028 d’une usine de 5 500 m² produisant annuellement 550 tonnes de farine, 180 tonnes d’huile, et 1 970 tonnes d’engrais organique, qui valorisera 6 400 tonnes de biodéchets et créera une trentaine d’emplois. Les bénéfices territoriaux sont démultipliés en contexte insulaire : cette seule usine permettra de diminuer de 30 % les importations d’engrais (dont 90 % des organiques) et de 50 % les importations de protéines et lipides premium pour la Nouvelle-Calédonie. C’est un impact de fond sur la résilience, la compétitivité et la durabilité environnementale des productions locales… et sur l’auto-suffisance alimentaire du territoire.
Une fois déployé en Nouvelle-Calédonie, la réplication de notre modèle est prévue vers d’autres territoires insulaires ayant des problématiques similaires de souveraineté alimentaire et d’adaptation au changement climatique.
Quel est le lien entre NEOFLY et le dispositif INSPIRE ?
Le lien entre NEOFLY et l’écosystème spatial du CNES remonte en réalité avant la création d’INSPIRE. Il a commencé en 2024, à l’occasion d’un événement Connect by CNES à Nouméa consacré à l’innovation, qui nous a permis d’entrer en contact avec les équipes du CNES.
À cette époque, nous ne cherchions pas particulièrement à développer une application spatiale. NEOFLY est avant tout un projet d’économie circulaire bien terrestre, né d’une problématique très concrète : comment produire localement les ressources nécessaires à nos filières agricoles et aquacoles dans un territoire insulaire fortement dépendant des importations ? Nous développions une technologie de bioconversion adaptée à ces contraintes de distance, de taille de marché et de disponibilité des ressources.
Cette première rencontre avec le réseau du CNES nous a amenés à regarder notre technologie sous un angle différent et à voir des convergences avec des problématiques liées à l’exploration spatiale : certaines contraintes auxquelles nous cherchons à répondre en Nouvelle-Calédonie existent aussi, mais de manière beaucoup plus radicale, dans une base spatiale : l’éloignement, la limitation des ressources, le coût de l’acheminement et, surtout, la nécessité de gagner en autonomie. Le CNES et son réseau ont donc véritablement joué un rôle de déclencheur : ils nous ont permis d’ouvrir une nouvelle trajectoire d’innovation que nous n’avions pas envisagée initialement.
Depuis, le contexte territorial a évolué avec la mise en place d’INSPIRE. Pour nous, c’est une étape supplémentaire et particulièrement intéressante, car INSPIRE donne aujourd’hui un cadre territorial encore plus structuré à cette dynamique. Il y a donc une certaine logique dans cette histoire : notre collaboration avec le CNES est née de manière presque fortuite, à partir d’une innovation développée en Nouvelle-Calédonie ; elle s’est ensuite construite progressivement autour d’un véritable programme, et elle trouve aujourd’hui, avec INSPIRE, un cadre calédonien plus mature pour faire émerger et développer ce type de connexions.
Quelle est la dimension spatiale du projet NEOFLY et en quoi consiste votre collaboration avec le CNES ?
La dimension spatiale de NEOFLY est en lien direct avec la spécificité de notre modèle : nous développons des unités de bioconversion adaptées à des territoires isolés, fragmentés ou soumis à de fortes contraintes logistiques. Or une base spatiale, c’est en quelque sorte le cas extrême de cette problématique : l’éloignement est maximal et l’autonomie devient une condition de survie.
Dans une future base lunaire ou martienne, chaque kilogramme envoyé depuis la Terre représentera une contrainte considérable en termes de masse, de volume, d’énergie et de coût. Dans le même temps, les astronautes devront disposer d’une alimentation équilibrée et les futurs habitats devront produire une partie de leurs ressources sur place. C’est là que la bioconversion peut devenir particulièrement intéressante : recycler sur place certains déchets et sous-produits organiques générés par la base pour produire de nouveaux nutriments utiles au système de support vie des astronautes, notamment des protéines et des lipides de qualité, mais aussi des matières fertilisantes pouvant contribuer à la production végétale.
Évidemment, transposer une technologie développée sur Terre à un environnement spatial est un véritable challenge en matière de contraintes biologiques et technologiques. Il faut notamment repenser le fonctionnement du système dans un environnement extrêmement contrôlé, avec des ressources limitées et des exigences de fiabilité très élevées.
Les équipes du CNES qui travaillent sur les futurs systèmes d’exploration spatiale sont très actives et cherchent en permanence de nouvelles briques technologiques capables d’améliorer les systèmes existants (par exemple les bases orbitales) ou de contribuer à la conception de systèmes futurs (par exemple les bases lunaires/martiennes). Il est rapidement apparu que, conceptuellement, notre solution pouvait être une brique très utile dans ces futurs systèmes.


Quels sont les principaux objectifs de ce partenariat et où en êtes-vous à date ?

Notre partenariat repose sur une collaboration directe avec le département Spaceship France du CNES, dans une logique de co-développement d’une solution spatiale qui puisse également générer des retombées positives sur Terre.
En 2024 et 2025, nous avons réalisé avec les équipes du CNES un important travail de faisabilité globale. Cela nous a permis de définir un programme de développement détaillé et structuré autour de plusieurs axes de R&D et d’identifier les principaux verrous scientifiques et technologiques à lever.
Depuis 2025, nous avons commencé à engager concrètement certains de ces travaux. Une large part du contenu scientifique et technique de ce programme reste aujourd’hui confidentielle, car certains sujets que nous explorons sont encore très peu étudiés et pourraient conduire à des innovations de rupture. C’est évidemment indispensable pour envisager une application spatiale, mais ces avancées peuvent également avoir un intérêt pour la bioconversion et l’élevage d’insectes sur Terre.À terme, notre ambition est d’aller jusqu’à la validation d’une solution technologique suffisamment mature pour pouvoir être envisagée comme une brique intégrable aux futurs programmes d’exploration spatiale.
Il faut toutefois garder en tête que le développement d’une technologie destinée à l’espace est un processus long. Entre le concept initial et une éventuelle qualification pour un habitat ou une mission spatiale, il y a de nombreuses étapes de R&D, de validation et de qualification. C’est encore plus vrai lorsqu’on touche à des systèmes liés au support vie des astronautes, où les exigences de fiabilité, de sécurité et de robustesse sont particulièrement élevées.
En quoi des besoins « terriens » trouvent-ils un prolongement au niveau du spatial ?
On pourrait presque poser la question inverse : comment le développement d’une solution spatiale peut-il contribuer à répondre à des besoins terrestres ?
Pour NEOFLY, le programme spatial n’a pas vocation à devenir une application commercialisable à court terme. Notre modèle économique terrestre est consolidé et centré sur des enjeux très concrets : réduire la dépendance aux importations d’intrants, renforcer l’autosuffisance alimentaire et contribuer à la décarbonation des filières de production dans les territoires insulaires et c’est un modèle économique viable en lui-même.


En revanche, le programme de R&D nécessaire pour rendre la bioconversion compatible avec les contraintes spatiales va nous amener à travailler sur de nombreux sujets scientifiques et biotechnologiques qui pourront directement contribuer à améliorer nos procédés terrestres.
C’est ce qui rend cette collaboration particulièrement intéressante : elle fonctionne dans les deux sens. Les besoins extrêmement exigeants du spatial nous poussent à explorer des niveaux de performance et de compréhension de la bioconversion que nous n’aurions probablement pas abordés aussi tôt dans le développement de notre modèle terrestre. Les connaissances et les innovations générées pourront ensuite nous permettre d’optimiser nos procédés industriels sur Terre. Le spatial fournit donc un accélérateur de R&D qui nous pousse à repousser certaines limites technologiques, tandis que les savoir-faire développés par NEOFLY sur Terre constituent le point de départ de cette recherche.
C’est aussi un bel exemple de la manière dont la recherche destinée à l’exploration spatiale, qui peut parfois sembler très éloignée des problématiques quotidiennes, peut en réalité contribuer à booster des solutions répondant aux grands défis terrestres. Dans notre cas, si ces travaux permettent d’améliorer les performances de nos systèmes de bioconversion, cela pourra se traduire directement par davantage de valorisation de ressources locales, une meilleure efficacité industrielle et, à terme, des bénéfices environnementaux et économiques accrus pour les territoires insulaires dans lesquels NEOFLY souhaite se développer.
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