Elle est revenue sur le Caillou avec une cinquantaine de scientifiques dans ses bagages ! Calédonienne d’origine, docteure en immuno-oncologie reconvertie en diplomate scientifique, le Dr Kimberley Coulson est aujourd’hui responsable « Stratégie et Opérations » à l’AFRAN, « l’Australian-French Association for Research and Innovation« , une association qui réunit plus de 1 100 chercheurs, innovateurs et représentants d’institutions à l’interface des écosystèmes français et australiens.

Du 2 au 4 septembre 2026, elle a co-organisé à Nouméa, avec l’IRD, l’UNC et le CRESICA, le forum « From UNOC-3 to COP31 : Science Evidence, Pacific resilience and Southern Connections », une première pour l’AFRAN hors d’Australie et une première calédonienne dans le calendrier des grandes négociations climatiques internationales. Avec, en ligne de mire, la pré-COP d’octobre et la COP31 dont l’Australie assure la présidence en novembre.

Rencontre avec le Dr Kimberley Coulson, une Calédonienne qui a choisi de faire rayonner son territoire depuis l’autre côté du Pacifique.

AFRAN Nouvelle-Calédonie
© AFRAN en visite en Nouvelle-Calédonie

Vous êtes originaire de Nouvelle-Calédonie et vous revenez aujourd’hui sur le Caillou sous une casquette scientifique internationale. Qu’est-ce que ce retour représente pour vous aussi bien personnellement et professionnellement ?

Dans les deux cas, c’est une petite victoire ! Personnellement, la Nouvelle-Calédonie a mon cœur évidemment, comme tous les Calédoniens et peut-être un peu plus encore ceux qui ont quitté le territoire. C’est ici qu’on se sent à la maison et même si je ne vis plus ici depuis un moment, ma famille est ici et mes souvenirs également alors je fais ce que je peux pour garder un lien d’une façon ou d’une autre.

Ce qui m’amène au point professionnel : la Nouvelle-Calédonie n’a pas conscience de sa propre richesse et de l’expertise qu’elle héberge. Revenir aujourd’hui pour les mettre en valeur auprès de nos voisins les plus proches qu’on a souvent tendance à idolâtrer, sur une thématique tel que le changement climatique, c’était un immense challenge et je suis contente qu’il se soit réalisé !

Vous avez d’abord fait une carrière de chercheuse en immuno-oncologie à Toulouse avant de basculer vers la diplomatie scientifique à l’Ambassade de France en Australie, puis vers l’AFRAN. Comment s’est construit ce chemin et qu’est-ce qui vous a amenée à choisir la coopération plutôt que le laboratoire ?

C’est une très bonne question ! Je ne suis pas encore sûre d’avoir toutes les réponses… En fait mon parcours a commencé par la fameuse PACES. Malheureusement, cette première année de médecine a été insurmontable pour moi comme pour beaucoup d’autres. Pour mes études, j’avais besoin de garder ce lien avec la santé et surtout le cancer. Le doctorat, je crois que malgré ce qu’on peut en dire, je souhaite à tous ceux qui sont intéressés de le tenter. Ca m’a appris beaucoup, tant sur mon sujet que sur moi-même. J’adorais le contexte du laboratoire, il fallait être organisé, autonome et curieux. Je suis obligée de préciser que ce doctorat a été soutenu par un PER de la Province Sud et qu’à la base il devait être fait en lien avec l’Institut Pasteur NC.

Malheureusement, le COVID a frappé… Ca a évidemment stoppé tout espoir de mission en NC pour la thèse et surtout ma famille m’a parue très loin tout d’un coup. J’avoue que j’ai cherché toutes les opportunités pour me rapprocher et l’Australie semblait évidente. Mon père qui était à l’Ambassade de France à l’époque m’a dit qu’un poste de « Chargé de mission scientifique » se libérait et j’ai postulé. C’est là que j’ai découvert la diplomatie scientifique et AFRAN.

J’y ai vite pris goût car les missions à l’Ambassade n’était pas si différente de la thèse (veille scientifique, compétence organisationnelle) et celle-ci m’a aidé à bien faire mon travail car je parlais le même langage que les chercheurs que je rencontrais. J’ai ainsi d’abord travaillé pour AFRAN au sein de l’Ambassade, puis l’Ambassade a créé un poste d’ »Expert Technique International » pour aider l’association à se développer et à prendre petit à petit son indépendance, poste auquel il me semblait évident de postuler.

« Alors plus qu’un choix, je dirais que j’ai saisi les opportunités qui se présentaient. Avec le recul, même si j’adorais le laboratoire, aujourd’hui, même à petite échelle, j’ai parfois l’impression de faire quelque chose d’utile aux plus grands nombres et d’avoir une vision plus intégrée des choses, là où malheureusement le doctorat et les travaux en laboratoire sont souvent réalisés en silo. »

Pouvez-vous nous présenter l’AFRAN, ses missions, ses objectifs et la façon dont elle est organisée ? Comment fonctionne concrètement ce pont entre les écosystèmes de recherche français et australiens ?

L’AFRAN aujourd’hui c’est plus de 1100 chercheurs, consultants, innovateurs et représentants d’ONG et de gouvernements. Nous sommes présents dans toute l’Australie à travers des hubs locaux dans chaque territoire et état. Nous avons également 3 hubs régionaux, 1 en France métropolitaine, 1 dans l’Océan Indien qui fait le pont entre la Réunion et le Western Australia globalement et enfin 1 dans le Pacifique avec de grosses connexions entre la côte est de l’Australie et la Nouvelle-Calédonie surtout. Nous avons également 9 communautés scientifiques, dont une lancée officiellement à Nouméa, qui travaillent au-delà des frontières physiques.

A travers nos activités, qui sont essentiellement des événements de taille variable, nous promouvons l’expertise française et australienne dans différentes thématiques pour créer ou renforcer les liens entre les deux nations. Concrètement ça fonctionne un peu comme ce qui se passe cette semaine. On identifie des personnes (ou des organisations) qui ont le meilleur potentiel à développer des collaborations avec la France/l’Australie, on les invite à participer à un événement de 2/3 jours, on fait sorte qu’ils puissent présenter leurs travaux et qu’ils puissent discuter en marge des présentations avec d’autres chercheurs qu’ils n’auraient jamais rencontré autrement. C’est tout l’intérêt des sessions de networking, des pauses café et des événements pluridisciplinaires et intersectoriels.

Par ailleurs, nous avons un appel à projet annuel pour financer des petites initiatives de nos membres, ce qu’on appelle du seed funding. Ce n’est souvent pas grand-chose mais beaucoup de nos membres nous ont souligné la différence que ça a pu faire dans leur relation avec leur partenaire. Je suis la seule employée mais on a un board d’une dizaine de personne qui m’aide dans la prise de décision stratégique, deux stagiaires volontaires qui m’aident à développer de nouvelles activités et une poignée de 50-60 membres volontaires qui sont très actifs et qui sont forces de propositions tout au long de l’année.

Pourquoi la Nouvelle-Calédonie, territoire français au cœur du Pacifique, est-elle un maillon stratégique pour la relation bilatérale entre la France et l’Australie en matière de recherche et d’innovation ?

Il y a plusieurs réponses à cette question. Premièrement, la proximité : quand je suis arrivée en Australie et que je parlais de la collaboration avec la France, les Australiens me disaient que c’était trop loin pour eux. Ça a été un travail de longue haleine pour leur faire comprendre qu’ils avaient un petit bout de France juste à côté de chez eux.

Deuxièmement, les institutions de recherche qui sont présentes en Nouvelle-Calédonie. Il faut se rendre compte que pour si peu d’habitants, on a le CNRS, l’Institut Pasteur, l’IRD, l’IFREMER, le CIRAD, le BRGM – qui sont des organisations nationales, mais on a aussi l’IAC, l’Université de la Nouvelle-Calédonie et l’Hôpital qui font de la recherche, et de qualité il faut se le dire.

Troisièmement, l’appartenance au Pacifique justement… Attention je précise que j’adore la France métropolitaine et les Français mais pour y avoir vécu 10 ans, on le sent qu’on est différents. On est également différents des Australiens mais on partage le Pacifique, on partage les mêmes priorités, les mêmes inquiétudes face au changement climatique par exemple. Et ça se ressent aussi dans les priorités de recherche et d’innovation. Pour n’en citer qu’un seul exemple, je prendrais la barrière de corail. L’Australie et la Nouvelle-Calédonie ont chacun un parc protégé et on a même un petit bout qui s’entremêle :

« Une collaboration à ce niveau-là est évidente que ce soit pour la surveillance croisée des parcs mais également pour le développement de projets scientifiques d’observation, de sauvegarde, de restauration…«

Le forum « From UNOC-3 to COP31 » que vous avez co-organisé à Nouméa a réuni scientifiques, décideurs, leaders autochtones et acteurs du développement. Quel bilan tirez-vous de ces quelques jours et en quoi la Nouvelle-Calédonie était-elle le bon endroit pour tenir ce type de conversation à ce moment précis ?

Le bilan global, je dirais tout d’abord que c’était une bonne idée. C’est la première fois qu’on organise un si gros événement hors Australie, même si pour moi j’ai joué à domicile, je ne connaissais pas bien le milieu de la recherche calédonienne donc ce n’était pas écrit que ça marcherait. Ce n’était pas évident non plus que les Australiens seraient d’accord pour se déplacer sur leur propre fond pour venir mais ils l’ont fait et je n’ai pas eu besoin de forcer pour les convaincre ! C’est également la première fois qu’on proposait un événement pour la préparation d’une négociation internationale telles que la pré-COP31 et la COP31.

Et ensuite, sur le plan de la coopération scientifique, on a réussi à mettre une cinquantaine d’intervenants dans la même pièce pendant 3 jours qui venaient de pays, de disciplines et parfois de secteurs différents et on a vu des idées de projets naître juste sous nos yeux. Si le but de cet événement, c’était de sortir une feuille de route (qui sera pleine de substances scientifiques), notre objectif reste toujours la coopération et ce point-là est déjà gagné.

Pourquoi la Nouvelle-Calédonie ? Pour mettre en valeur son expertise et sa richesse, pour lui permettre d’avoir une voix dans des négociations internationales à travers ses scientifiques et pour renforcer les liens entre l’Australie et la Nouvelle-Calédonie. Et le moment était évidemment opportun avec la « 11eme conférence pour la nature » qui a eu lieu la semaine suivante, la pré-COP en début octobre organisée par l’Australie et la COP31 en novembre dont l’Australie a la présidence.

Au-delà de cette première visite, quels sont les prochains objectifs et les enjeux concrets de la collaboration entre l’AFRAN et la Nouvelle-Calédonie ? Y a-t-il des projets ou des partenariats en cours de construction ?

On va continuer le travail pour renforcer notre hub Pacifique, dans un premier temps, en engageant les différents participants à la conférence pour la production de la feuille de route de Nouméa. Celle-ci est à destination de la pré-COP et de la COP31 mais elle va définir des priorités de coopération en recherche et innovation entre l’Australie et la Nouvelle-Calédonie également. D’autre part, nous avons des membres qui travaillent sur d’autres thématiques avec la NC, dans la santé par exemple, qu’on n’a pas vraiment traité cette fois-ci mais qu’on n’oublie pas.

On va également continuer à faire venir des Calédoniens à nos événements en Australie pour les mettre en valeur, comme c’est le cas depuis plusieurs années. Enfin, la conférence a été une première étape dans un partenariat que l’on a mis en place avec le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, notamment le cabinet de M. Wamytan et le Service d’Aménagement et de Planification (SAP). Nous sommes en discussion pour définir quelles seront les prochaines étapes après la COP31 mais je suis sûre que vous allez bientôt entendre parler d’AFRAN à nouveau !

Lors de votre déplacement, vous avez rencontré des porteurs de projets et des entrepreneurs calédoniens, notamment lors de la session BlueTech organisée par la French Tech à la Station N. Quel regard portez-vous sur cet écosystème local et comment voyez-vous le lien entre la recherche scientifique et l’innovation entrepreneuriale sur un territoire insulaire comme la Calédonie ?

Je suis honnêtement fascinée par les startups qui sont dans la French Tech Nouvelle-Calédonie et je crois qu’avant de vouloir convaincre les Australiens, il faut que ce soit mieux identifié par les Calédoniens. Quel trésor la French Tech a entre ses mains ! Pour moi, il est évident qu’ils ont un rôle à jouer dans le développement économique du pays que ce soit pour les enjeux de circularité, de sécurité ou tout simplement d’idées lumineuses pour simplifier la vie des gens en Calédonie.

Le lien avec la recherche, il est indispensable et encore plus dans un contexte insulaire. Souvent le secteur industriel et le secteur académique ont du mal à se parler, parce qu’en fait ils ne parlent pas du tout le même langage, ils n’ont pas les mêmes priorités clairement. Mais quand ça marche, le bénéfice est partagé. Et je dis encore plus dans un contexte insulaire, parce qu’on a souvent beaucoup moins de moyens que ce soit en recherche ou en innovation et travailler ensemble permet de mutualiser ces moyens et de répondre à des besoins du pays de manière concertée tels que l’autonomie en termes d’alimentation, la décarbonation et la végétalisation des terrains miniers pour n’en citer que deux.

« En Australie, ils ont toujours été admiratifs de la capacité des Français à lier recherche et industrie (il n’y a que voir le nombre de brevets, de startup qui naissent de la recherche, le programme CIFRE…) et ils ont d’ailleurs récemment revu leur stratégie de recherche nationale pour renforcer ce lien entre les secteurs pour répondre aux grands défis du pays (décarbonation de l’industrie, agriculture face aux changements climatiques, enjeux de santé publique, course au spatial, à l’IA et au quantum…)«

Parmi les entrepreneurs et les projets innovants calédoniens que vous avez découverts lors de votre visite, lesquels vous ont particulièrement retenu votre attention ? Et comment évaluez-vous leur potentiel de rayonnement ou de partenariat du côté australien ?

Est-ce que je peux dire tous ? Honnêtement, à différentes échelles : Halophytes, c’est une idée incroyable pour créer de la circularité et répondre aux enjeux climatiques auxquels l’agriculture fait face. RESCO, il fallait absolument trouver une idée de génie pour se débarrasser de la scorie et en faire du profit. Si aujourd’hui, le projet est plus centré sur les abrasifs, le potentiel de développement autour des activités de la mer est prometteur. MAGIS, je leur en ai parlé mais ça me parait évident qu’il peut d’abord aider les navires de recherche français (IPEV, IFREMER…) mais aussi servir aux australiens. Tauha, crucial pour la région qui va connaitre de plus en plus de catastrophes naturelles. Sans oublier la médiagence « NeoTech / NeOcean » et, celle-ci honnêtement, j’aurais bien aimé que ce soit mon idée !

Pour le lien avec l’Australie, ma casquette de calédonienne voudrait d’abord dire qu’il faut protéger nos talents et être sûr que leur valeur soit reconnue en local avant de vouloir les exporter. Cela étant dit (casquette AFRAN), à différentes échelles encore une fois, je suis sûre que chacun de ces entrepreneurs peut trouver un partenaire côté australien qui leur apportera de la valeur ajoutée et qui testera leur produit dans un autre contexte. Et d’ailleurs, le CSIRO (équivalent CNRS en Australie) a un programme de Scale up qui est ouvert aux entrepreneurs internationaux.